GakondoLa Littérature orale rwandaiseprésentée par
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Kandt chez les Géants(Août 2007)Selon Stefaan Minnaerti , le Dr. Richard Kandt, lors de son premier voyage au Rwanda, écrivait à Mgr Gerboin: "le Rouanda est un pays plein d'espérances -- quand nous pourrions détruire le pouvoir des Watusi.ii Mais dans une lettre du 7 juin 1899 au même correspondant, Kandt admettait avoir modifié quelque peu sa position : "Autrefois, j'écrivais, oui, le Rouanda est un pays plein d'espérances quand nous pourrions détruire le pouvoir des Watusi.Maintenant je dis: ça ira avec [ou] sans les Watusi." Selon Minnaert, ce sentiment anti-tutsi pouvait s'expliquer par la manière dont le Dr Kandt avait été reçu par la cour rwandaise lors de son premier voyage. Ayant été forcé d'attendre plusieurs jours avant d'être reçu par le Roi et il avait ressenti cette attente comme un manque d'égards. Ce sentiment d'orgueil blessé allait colorer toutes ses impressions du Rwanda. Minnaert estime que ce vif ressentiment relevait aussi d'un complexe d'infériorité dû à sa petite taille face à des personnes dont la taille dépassait souvent les deux mètres : "Kandt mesure 1,68 m. Il est menu et paraît délicat..." (Minnaert, p. 122, note 17) Le Père Minnaert relève le caractère souvent négatif des premiers récits du Dr. Kandt sur les dirigeants rwandais, motivés par un désir de vengeance. Selon Minnaert, ces premières impressions négatives auront une profonde influence sur l'attitude des missionnaires envers les classes dirigeantes du royaume rwandais : "...Personne ne peut nier que la vision qu'avait l'explorateur [Kandt] manque parfois d'objectivité pour une simple raison : il avait été mal reçu par la Cour en juin 1898. Humilié, il se vengea en discréditant la classe politique du pays". (Id. p. 127) S'il est indubitable que les premières impressions de Kandt furent influencées par ses premiers contacts difficiles avec les hauts fonctionnaires du Royaume du Rwanda, il y a lieu, néanmoins, de noter certaines nuances dans l'expression, par l'auteur lui-même, de ses sentiments envers les membres de la cour rwandaise. On verra alors que le ressentiment de Kandt n'est pas seulement dû à l'attente qu'on lui avait fait subir -- et de son point de vue, inutilement -- ni à la politesse hautaine de Ruhinankiiko rwa Rwaakagaara, l'oncle du roi. Ces deux facteurs ont joué leur rôle dans la naissance chez l'explorateur allemand d'un sentiment d'infériorité, qu'il avoue d'ailleurs volontiers. Mais ce qu'il avoue aussi, sans cependant pouvoir se l'expliquer clairement, encore moins le mettre en mots, c'est une vague mais puissante sensation de "déjà vu". En effet, Kandt à l'impression à la fois imprécise et persistante, de s'être déjà, dans un passé que sa mémoire ne lui restitue que confusément, trouvé dans une situation analogue: il a déjà vu une agglomération semblable à cette cité royale (alors à Mukingo); il s'est déjà tenu devant des géants semblables à Ruhinankiiko, aux manières empreintes de cette même politesse hautaine, et devant qui il s'était senti, tout comme en ce jour de juin 1898, à la fois humilié et fasciné, infériorisé et admiratif. C'est donc bien Kandt lui-même qui nous montre, par ses propres écrits, qu'il éprouvait des sentiments plus complexes que la seule humiliation d'avoir eu à attendre plusieurs jours aux portes de la cité royale avant d'être admis à la présence du Roi du Rwanda. Il ressort, en effet, que, même avant d'avoir atteint la cité royale, Kandt avait noté que les gens avaient envers lui une attitude différente de celle qu'il avait l'habitude de constater chez les populations indigènes : des groupes de courtisans "passaient fièrement devant nous sans nous adresser la moindre salutation." (Minnaert, p. 667) Surpris, Kandt poursuit sa marche vers l'umurwa, qu'il peut apercevoir de la colline où il se trouvait : "Nous arrivons enfin à la dernière colline, et de la crête nous pouvons voir la résidence du souverain : un grand complexe de huttes rondes, avec de grandes cours et d'épaisses haies pour délimiter les enclos. Ces palissades sont faites avec des piquets qui soutiennent les haies ; et ce sont des ficus qui prennent vite racine et dont le feuillage donne à l'ensemble un aspect riant...." (Id.) Cette impression agréable ressentie à la vue de la cité royale n'est pas en soi unique à Kandt. Nombre d'autres explorateurs ont relevé l'aspect agréable des cités royales rwandaises. Le Capitaine Bethe appréciait "[Ces] huttes propres, l'enclos entouré d'une haie d'euphorbes ou de jeunes plants de ficus". (Rapport du capitaine Bethe au sujet de son voyage au Rwanda en 1898, p. 658-659). Cette première impression positive, ajoutée à la vue des premiers fonctionnaires de la cour préposés à leur accueil -- des "géants à la face impassible" -- prédisposait favorablement l'explorateur envers les habitants de ce palais, et coloraient la perception de la classe politique du pays. Et si, comme ce fut le cas chez Kandt, s'ajoutait à ces premières impressions générales de la cité royale, la perception d'une "attitude poliment condescendante" sur des visages impassibles de géants dépassant les deux mètres, alors l'explorateur se sentait confirmé dans sa conviction de la "supériorité raciale des Tutsi". Mais ces impressions et les conclusions que l'on en a tirées, ne sont pas uniques à Kandt. Ce qui lui est propre, en revanche, c'est cette chose sans nom, qu'il appelle "la chose extraordinaire" : le sentiment qui naît de cette première vue de l'agglomération de Mukingo: l'aspect de cette cité royale a quelque chose de familier mais d'indéfinissable, qui le met mal à l'aise. Il a beau tenter de détourner son regard de cette obsédante umurwa, d'essayer de s'intéresser au paysage des environs, il lui est impossible de se concentrer sur autre chose : "Mais mon regard revint sans cesse vers la résidence, qui me fit une impression étrange et éveillait en moi des souvenirs que j'étais incapable de placer dans un moment précis de mon passé. " (Minnaert, p. 669) Ces étranges sentiments devaient se renforcer lorsque Kandt, après s'être installé dans son logement, rencontre un ministre de la Reine Mère Nyirayuhi Kanjogera, Ruhinankiiko rwa Rwaakagaara, accompagné de son neveu Rwiidegembya, apportant les salutations du Roi et des cadeaux de bienvenue. Kandt est alors immédiatement impressionné, voire intimidé, par l'aspect extraordinaire de ces personnages : "Lorsque, fortifié par un bain, je quitte ma tante une heure plus tard, je trouve dehors un envoyé du Roi, son oncle Ruhenankiko, un homme de 33 ans environ qui dépasse de la longueur d'une main son jeune compagnon, Rudegembia, qui lui-même possède une fière taille de 1,90 m. (Id.) Et de nouveau ce sentiment de s'être déjà trouvé dans cette même situation, sentiment qui lui donne une impression de gêne, et d'autant plus troublante qu'il ne parvient pas à y mettre un nom, encore moins à la placer dans un moment donné de son passé. "Je dois avouer que les deux envoyés du Roi et d'autres qui vinrent visiter le camp au cours de l'après-midi produisirent sur moi une étrange impression. Si je peux analyser et définir mes sentiments d'une façon honnête, je dois dire qu'ils m'impressionnèrent beaucoup. Je garde encore aujourd'hui le même sentiment, malgré ma raison qui se refuse à y croire [à y adhérer], et bien que je me suis dit plus de cent fois que ces gens ne sont que des barbares d'un niveau intellectuel plus bas que le mien. Et malgré cela !" "Et malgré cela !" C'est que les clichés et les préjugés en tous genres qui encombraient alors les esprits occidentaux au 19e siècle face à "l'autre", surtout lorsque cet "autre" était noir, semblaient alors avoir perdu, chez Kandt, tout pouvoir opératoire. Et ce ne fut point faute d'avoir essayé ! De fait, mettant en uvre le "sens profond de l'autocritique" que lui reconnaissent ses biographes (Minnaert, p. 122), il avait déployé de grands efforts pour analyser ses sentiments : "Je me suis naturellement demandé les raisons qui me poussent à laisser prendre racine à de si étranges sentiments envers un peuple de couleur." (Id.) Mais comme il ne parvenait pas à retrouver dans sa mémoire le 'locus' psychologique précis où replacer ces "expériences" qu'il il avait pourtant la conviction intime d'avoir vécues, il avait mit fin à cet inutile effort d'auto-analyse, et tenté plutôt de repousser ces sentiments, aussi bizarres qu'inacceptables. Mais l'effort pour oublier n'avait pas fonctionné non plus, et l'impression continuait de s'imposer avec force, même longtemps après cette fatidique visite : "Même si je ne cherche [plus] à comprendre, il reste toujours quelque chose d'indéfinissable et d'imposant, [mais] qui m'échappe dès que je [tente de] capter et saisir mes sentiments en mots. " (Id.) Ce "quelque chose d'indéfinissable et d'imposant" ne tenait pas seulement à l'aspect extérieur de la cité royale de Mukingo, ni même à l'entrevue avec Ruhinankiiko et les autres membres de la cour rwandaise, mais plutôt à ce sentiment si étrange d'avoir déjà eu affaire à ce pays et à ces gens, et des circonstances apparemment analogues : "Il y a, à part leur géante constitution, à part la noblesse de chacun de leurs mouvements et la dignité de leur façon de parler, à part leur façon si distinguée et discrète de s'habiller, à part les traits distingués et les yeux calmes d'un regard pénétrant, quelquefois même ironique ou déconcertant selon le cas, à part tout cela il y a encore -- mais voilà que je recommence à hésiter sur la figure à donner à mes sentiments si imprécis..." (Id., p. 670). On voit ici complexité des sentiments du Dr. Kandt : son malaise tenait à la fois de cette étrange impression de s'être déjà trouvé dans une situation analogue à celle qu'il vivait alors à la cour rwandaise, que de s'y être trouvé dans cette même situation d'infériorité. Par conséquent, si Minnaert a raison de croire que Kandt s'était senti humilié par ce qu'il avait perçu comme une mauvaise réception, cela ne relevait pas seulement de l'attente forcée qu'il avait dû subir, mais surtout l'attitude de Ruhinankiiko et de ses collègues. En effet, loin de manifester cet empressement apeuré dont l'explorateur allemand avait fait l'objet chez les autres peuples qu'il avait visités, l'officiel rwandais se considérait socialement supérieur à celui qui n'était, après tout, qu'un hôte de passage: une telle attitude allait de soi chez celui qui était, avec son frère Kabaare, le plus puissant des ministres-conseillers du roi et de la reine mère.iii Non que Ruhinankiiko ait manqué de respect à son hôte. Simplement, Kandt avait trouvé la courtoisie du ministre froide et condescendante, et s'en était senti humilié. Le sentiment d'être dans cette situation d'infériorisation était exacerbé par l'étrange sensation de "déjà vu" sur laquelle Kandt a tant insisté : l'impression d'avoir déjà été toisé de manière semblable, par ce que l'on pourrait appeler une précédente incarnation de Ruhinankiiko, dans un passé lointain et non encore identifié..."Mais où donc était-ce ? Et à quelle époque?..." Mesures de prophylaxie spirituelle Nous savons, en effet, que les rois et les abiiru -- le "clergé" rwandais -- veillaient avec le plus grand soin à protéger les pays de toute intrusion étrangère non préalablement "traitée", de peur que l'objet en question n'introduise dans le champ énergétique national des énergies nocives qui perturberaient l'équilibre psychique du pays. Aussi fallait-il prendre certaines mesures prophylactiques, analogues à celles que les nations modernes prennent à leurs frontières, en s'assurant que les arrivants, hommes, animaux et végétaux, ont été vaccinés et ont subi les traitements exigés par la loi, et, si nécessaire en imposant une mise en quarantaine. La même procédure avait été adoptée lors de l'arrivée du Comte von Goëtzen sous le règne de Rwaabugiri : les devins abapfumu (voyants, sensitifs), avait été choisi le site de Kageyo pour ses "capacités d'absorption" d'énergies étrangères et inconnues, et l'avaient préparé par des rites spéciaux à recevoir Von Goëtzen. En attendant l'accomplissement de ces rites, il avait été recommandé au jeune prince Sharangabo, que l'on avait chargé d'accueillir le comte à la frontière et de le conduire vers son père, avait reçu l'ordre de faire faire des détours à la caravane du comte, afin que tout soit prêt au moment de l'audience. Malheureusement, Monsieur le comte s'était mépris sur les rites qui devaient présider aux audiences de personnalités étrangères : il les avait pris pour des gestes hostiles, et avait réagi avec une violence et une grossièreté très peu aristocratiques. Il est vrai que la peur expliquait en partie ce comportement de soudard : les Arabes esclavagistes, qui n'osaient pas s'aventurer aux frontières du Royaume, lui avaient raconté des histoires effrayantes sur le caractère belliqueux des Rwandaisiv, si bien que la vue d'un gentilhomme de grande taille venant à sa rencontre, tenant en sa main un bâton blanc, lui avait paru si menaçante qu'il s'était rué sur lui sans attendre. En réalité, ce que l'explorateur allemand avait pris pour une arme de guerre n'était qu'un mince bâton de cérémonie, de couleur blanche, que portait le Directeur du Protocole d'Etat du moment, le chef d'armées Nyaatwa.v C'est pourquoi les deux jours de "mise en quarantaine" qui avaient semblé si longs à Kandt étaient cependant bien courts du point de vue des prêtres rwandais, qui, devant son agitation nerveuse (voir plus loin), avaient eu tout juste le temps de parer au plus pressé. Du point de vue rwandais, le Dr. Kandt avait été très bien reçu. Aucune des règles de l'hospitalité et de l'étiquette rwandaises n'avait été négligée. On lui avait apporté les traditionnels cadeaux de bienvenue. On avait pourvu à ses besoins et à ceux des membres de sa caravane. Mais, ne connaissant pas les usages, et soucieux de défendre son rang par rapport à un "peuple de couleur" et conserver sa légitime supériorité envers "des gens ne sont que des barbares d'un niveau intellectuel plus bas que le [sien]", il se sentait obligé d'insister pour abréger ce qu'il considérait comme d'insultantes manoeuvres dilatoires. Et même si nous savons par ses réflexions qu'il n'était pas très convaincu de sa supériorité raciale, en tous cas face au personnel politique qu'il avait côtoyé, il se devait de l'affirmer malgré tout, ne fût-ce que pour l'honneur de son pays. De fait, Minnaert rapporte que Kandt s'en était plaint à ses autorités : la cour rwandaise l'avait " accueilli d'une manière qu'il n'apprécia pas."vi Mais s'il faut bien donner raison à Minnaert, qui pense que Kandt s'était senti humilié par la manière dont il avait été reçu à la cour, et qu'il s'était par la suite vengé en discréditant la classe politique du pays", il faut aussi constater qu'il y avait, dans cette humiliation, un élément de complexe d'infériorité qui tenait à autre chose que cette réception, si peu empressée qu'elle ait pu être. En effet, comme il le dit lui-même, "malgré son intellect qui refuse de se croire inférieur à des barbares", Kandt ne parvient pas à se défaire de l'impression que les membres de la Cour rwandaise, tout "gens de couleur" qu'ils fussent, lui donnaient un complexe d'infériorité, si prononcé qu'il commença même à craindre que ses capacités psychologiques ne se révèlent, au grand jour, et devant témoins, inférieures à celui de Ruhinankiiko. Cette crainte se fit jour à l'occasion d'une altercation entre Kandt et Ruhinankiiko -- altercation bruyante chez le premier, et silencieusement dévastatrice chez le second, et dont voici les circonstances. Kandt était arrivé à la cour le 14 juin 1898, s'attendant à voir le Roi le jour même. On le pria d'attendre le lendemain. Mais l'audience fut par la suite reportée au surlendemain, le16 juin. Ruhinankiiko vint en personne lui annoncer ce nouveau et regrettable délai. Mais Kandt, qui trouvait qu'il avait attendu trop longtemps déjà, s'emporta, cria, vociféra. Cet emportement ne lui ressemblait guère, puisque, selon ses biographes, "il n'est jamais hautain, ni arrogant, ni exubérant."vii Ce Ruhinankiiko devait sûrement être un personnage exaspérant... Mais Kant ne tarda pas à se reprendre, regrettant sa perte de contrôle, et pour cause : son agitation avait fait apparaître, sur le visage du premier ministre, un petit sourire en coin d'une mordante ironie, qui avait profondément blessé l'Allemand dans sa dignité : "Je répliquai, d'abord d'une façon incontrôlée, mais lorsque je vis le sourire ironique de Ruhenankiko, (...) je devins plus calme et lui répondis que je n'attendrais pas plus longtemps que le temps convenu... Ruhenankiko ne répondit pas et s'éloigna, entouré de ses gens..." Ruhinankiiko s'était donc contenté de le toiser de sa haute, très haute stature, avant de se détourner de lui sans un mot, sans un autre regard. Il n'est pas difficile d'imaginer l'effet de ce regard d'un Ruhinankiiko contrarié. Il suffit de regarder une photo de Ruhinankiiko (Cf. Honke et al, Au plus profond de l'Afrique) pour se représenter cette scène. La silhouette est très élancée, très mince, très énergique ; la tête est ornée d'amasunzu, cette ancienne coiffure en double croissant lunaire, parsemés de bijoux à la mode d'alors ; le front ceint d'une petite cordelette brodée de perles, le cou entouré d'un collier. Mais ce qui frappe le plus c'est une petite barbe taillée en bouc mais coiffée de manière à pointer vers l'avant et vers le haut, cet arc de cercle soulignant les traits fins et rendant encore plus pénétrant un regard déjà très perçant. Quel autre nom donner au sentiment, d'ailleurs si compréhensible, de ce pauvre Dr. Kandt écrasé par la puissante énergie qui se dégageait de la personne de ce fils de Rwaakagaara, si ce n'est celui de "complexe d'infériorité."? Qui ne comprendrait pas que Kandt ait eu envie de se venger en discréditant la classe politique rwandaise, et d'avoir, dans ses premiers écrits, vivement recommandé à ses mandants, aux missionnaires souhaitant s'installer au Rwanda, et même à ses amis et connaissances, que le Rwanda resterait incontrôlable si Ruhinankiiko et ses "Watusi", comme il disait, n'étaient pas d'abord "éliminés", comme il écrivait à son ami missionnaire, Mgr Gerboin : "...le Rouanda est un pays plein d'espérances quand nous pourrions détruire le pouvoir des Watusi." (P. Stefaan Minnaert, Premier voyage de Mgr Hirth au Rwanda, Kigali, 2006, p. 511) Dans une lettre du 7 juin 1899 au même correspondant, Kandt admettrait avoir revu et corrigé cette première appréciation: "Maintenant je dis: ça ira avec et sans les Watusi". Mais le mal était déjà fait : les missionnaires avaient tiré leurs plans sur la base des opinions de Kandt, et ces plans visaient rien moins que "la destruction du pouvoir des Watusi", c'est-à-dire, ceux qui, comme Ruhinankiiko et ses collaborateurs, ou leurs successeurs, détenaient avec le roi le pouvoir sociopolitique et religieux. Ce fameux "ça ira avec et sans les Watusi" fut appliqué avec vigueur par les premiers missionnaires, notamment un certain Brard, sorte de terroriste religieux qui, pour effectuer ses "conversions", utilisait ce puissant argument massue : des catéchistes armés. Ce terrible personnage était, quant à ses méthodes d'évangélisation, une pure création des premiers écrits de Kant, même si les opinions de celui-ci avaient entre-temps quelque peu évolué. Son statut de Résident impérial au Rwanda ayant modifié le rapport de forces, il avait sans doute cessé de se sentir intimider par les grands de ce royaume désormais vassal du sien, et surtout humilié -- à son tour ! -- par les missionnaires. C'est ainsi qu'il avait pu observer, à tête plus reposée, les agissements des missionnaires, et les condamner. Le résident impérial Kandt avait notamment relevé les méthodes de conversions de Brard et compères, qui se résumaient à des exactions plus infâmes les unes que les autres. Il en avait conclu que la plupart des pères blancs nourrissaient une forte haine personnelle envers les Watussi, et il dit clairement dans un rapport datant de 1911 adressé à ses supérieurs: "Si l'on fait abstraction de ce qu'il conviendrait plutôt d'attribuer à leur personnalité, tous les supérieurs [de missions catholiques], dans les premiers années de leur mission, avaient en commun une solide haine couplée à la méfiance envers les Watussi et des prises de position injustes contre les chefs..." Il est clair que Kandt ne se reconnaît aucune paternité dans cette attitude anti-tutsi si répandue alors, et semble n'avoir jamais cessé entièrement dans les milieux missionnaires, anciens et nouveaux. Kandt avait sans doute compris que tous les Batuutsi n'étaient pas des copies conformes de Ruhinankiiko. Les biographes de Kandt ont d'ailleurs mis en lumière sa bienveillance, soulignant qu'il n'était "jamais hautain, ni arrogant." Malheureusement, ses lecteurs missionnaires n'avaient retenu de ses lettres que l'expression de ces premières impressions. Il faut rappeler que, dans les milieux ethnologiques, une mode étrange était alors à la mode, selon laquelle les Tutsi étaient une race de "nègres blancs", supérieurs aux "nègres véritables", admirables pour les explorateurs en mal d'exotisme romantique, mais tout à fait détestables pour les futurs colons et les missionnaires, qui ne supportaient pas leur arrogance, réelle ou perçue comme telle. C'est pourquoi, pour les missionnaires désireux de convertir les pauvres âmes de ces pauvres nègres -- au cas où ils en auraient ! -- les Batuutsi étaient, collectivement, la véritable bête noire, qu'il fallait abattre pour faire place au règne de l'Eglise. C'est pourquoi, selon le Père Lecoindre (1878-1960), nombre de missionnaires étaient "partisans de la méthode Brard", qui consistait à "[utiliser] des catéchistes aux allures militaires" ; à se supplanter aux chefs de province et de village pour faire la police ; pour juger les procès ; à gouverner ou mieux à dominer le pays. Avec cela naturellement on a beaucoup de catéchumènes parmi les Bahutu, qui ont l'esprit 'bolcheviste': et voilà tous les révolutionnaires du pays enrégimentés dans la religion catholique". viii Si les missionnaires comparent ainsi les Bahutu sont aux bolcheviques, c'est que pour eux, "ces Messieurs les Batuutsi" (un mot du Père Barthélémy) sont alors l'équivalent des "Russes blancs". A cette époque proche de la révolution russe, ce genre de vocabulaire était de saison... Rendre à César ce qui est à César En mémoire de ses travaux agronomiques, la Province de l'Ouest pourrait aussi planter un ficus umuvumu sur le site de sa résidence à Shangi. On trouverait sûrement quelque autre geste convenable pour commémorer le séjour du bon docteur à Gakira. Mais faire de lui le quasi-fondateur de la capitale de Chyiirima massue, voilà qui serait aussi excessif qu'anachronique : la médaille de la fondation de Kigali appartient à ce grand monarque, "Roi de Sage Majesté". Elle n'est plus à prendre. Foot notes ii Pour sa part, Bethe, qui pensait que "les Allemands, pour imposer leur influence dans cette partie de la 'Deutsch-Ostafrika', auront besoin de la classe politique dominante des Batutsi dont il faudra maintenir l'hégémonie" (Minnaert, 2006, 658-659). [retour] iii Ceci au plan du protocole, car dans les faits, et vu les circonstances du moment -- nous sommes au lendemain du coup d'état de Rucunshu, et Kabaare étant temporairement écarté des hautes sphères du pouvoir -- il était, auprès de sa sur, l'homme fort du royaume. [retour] iv Minnaert, 2006, p. 666. [retour] v G. Honke et al, Au plus profond de l'Afrique ; A. Kagame, Histoire du Rwanda [retour] vi R. KANDT, Caput Nili, Berlin, 1905, Lettre XXIII : A la Cour du Roi, publié dans Etudes Rwandaises par B. LUGAN, 'Sources écrites pouvant servir à l'Histoire du Rwanda (1863-1918)', Volume XIV, Numéro spécial, Butare, Oct. 1980, pp. 27-34 (doc. No. 56) ; cité par Minnaert, Premier Voyage de Mgr Hirth au Rwanda, p. 125. [retour] vii Minnaert, 2006, p. 122. [retour] |
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